C'était une belle journée et le voyage, à travers l'un des paysages les plus spectaculaires au monde, ne le fut pas moins. Chez moi, quelques mois plus tôt, j'avais lu un article dans un journal à propos d'un "monastère en haut d'une falaise". J'ai su alors que je voulais aller en Ethiopie. Depuis l'intersection avec la route principale, il faut parcourir 11 kilomètres de piste chaotique pour arriver jusqu'au bas de la montagne, et cette piste n'est praticable qu'en 4x4.Le véhicule avait bien du mal et finit par abandonner après quelques kilomètres et j'ai dû marcher. Debre Damo est unique et inoubliable. Il y a un obstacle de taille à franchir: le seul moyen d'accéder au monastère est d'escalader une falaise escarpée de 24 mètres de haut. Parfaitement polie par tous les moines l'ayant escaladée au cours des quatorze siècles de son existence, la falaise me paraissait de plus en plus infranchissable à mesure que j'avançais. Un moine abaissa une corde de sécurité que je passai autour de ma taille. Il en fit alors descendre une seconde, une corde de cuir plus épaisse et effilochée, celle qui relie les moines au monde extérieur. J'agrippai la corde de mes mains, et, pieds nus, je grimpai. Ce fut presque une ascension spirituelle, un sentiment puissant m'a envahi durant toute la montée et un pouvoir que je n'avais jamais ressenti auparavant me donna la force de me hisser jusqu'en haut. Je réussis l'ascension, atteignis le haut et, jetant un coup d'oeil vers le bas, n'en revins pas de l'avoir fait.
Le monastère est un ensemble de maisons de pierres et de plusieurs petites églises réparties sur les flancs arides de la montagne. Environ 120 moines y vivent, avec leurs protégés et leur cheptel. Les gens des environs leur donnent de la nourriture et autre mais la communauté monastique s'auto-suffit littéralement. Elle a ses propres réservoirs d'eau - des cavernes spectaculaires creusées en profondeur sous la surface des falaises il y a des siècles de ça. Peu d'indices vous laissent supposer qu'il s'agit là d'un des plus anciens lieux de culte du pays: une communauté dont les racines remontent au 6ème siècle.
"Un Sourire Spécial"
Toutes ces photos veulent dire quelque chose pour moi. Si je devais en choisir une en particulier, ce serait ce cliché d'une petite Indienne que j'ai rencontrée aux funérailles de son père. Elle croyait en une vie après la mort, et pensait que son père s'en allait vers un monde meilleur. Ce fut une très grande leçon d'humilité pour moi. A l'enterrement de mon propre père, les visages reflétaient le chagrin typique que l'on éprouve en Occident. Ici, c'était différent. Elle était enchantée que je lui demande si je pouvais prendre sa photo, et ce n'est qu'après que je me suis rendu compte que sa jambe gauche avait été amputée jusqu'à la hanche. Elle a vu ma surprise et m'a offert ce sourire que je porterai en moi à jamais.
La société Hamer se divise en plusieurs groupes d'âge, et passer de l'un à l'autre donne généralement lieu à un rituel compliqué.L'une des cérémonies importantes pour un jeune homme est le "saut des taureaux", l'épreuve permettant de passer à l'âge adulte et de devenir candidat au mariage. Ce jour-là , les filles Hamer dansaient au même rythme, produisant une myriade de sons métalliques chaque fois que s'entrechoquaient leurs bracelets et les ornements qu'elles portaient aux chevilles. Elles avaient beaucoup bu. Elles s'avançaient en sautant vers un homme (qui se distingait par les plumes qu'il portait derrière chaque oreille), lui tendaient un bâton vert, et alors qu'elles continuaient à sauter, il les fouettait jusqu'au sang. Les filles, sans flancher, courbaient la tête puis s'éloignaient en sautant, pour revenir quelques instants après seulement, avec un autre bâton, pour se faire battre à nouveau. Les filles étaient des amies, ou des membres de la famille du garçon qui allait sauter par-dessus les taureaux. La cérémonie du fouet tirait à sa fin, et je suivis le groupe vers un lieu plus élevé ou environ 40 taureaux étaient rassemblés en cercle. Les anciens du village se tenaient au milieu des animaux, entourant l'adolescent nu. Un grand groupe de femmes entourait le bétail, dansant et sautant en rythme. Dix taureaux étaient alignés les uns à côté des autres.
Le jeune garçon nu se précipita en direction du premier taureau, sauta sur son dos et parcourut l'alignement en essayant de prendre appui le moins possible. Arrivé au bout, il fit volte-face pour réiterer l'exploit en sens inverse. Il le fit plusieurs fois sans faillir jusqu'à la dernière course, où, là , il tomba sur le dos des taureaux mais pas sur le sol, se releva, acheva son parcours et devint un homme.
" Rook Rook " Guatemala
Un jour, j'ai pris un bateau pour me rendre au pied d'un volcan, dans un petit village au bord d'un lac. En partant de la jetée, alors que je m'approchais du village, ce type m'a demandé de l'argent. J'avais une sucette dans ma poche arrière, et je la lui tendis. Quand je lui ai demandé si je pouvais le prendre en photo, il a regardé la sucette et m'a fait ce sourire. Je promis de lui envoyer un double de la photo, mais perdis son adresse. Un an plus tard, je suis retourné au Guatemala, emportant avec moi le double de la photo. Avec l'aide d'un garçon du village, j'ai trouvé sa maison. Mais à ma grande déception, il n'était pas là . Je laissai la photo à sa femme, qui était enchantée. En partant, j'ai remarqué Rook Rook, assis à regarder les bateaux aller et venir. Je savais à présent l'espagnol, et j'essayai de lui faire savoir que j'avais laissé une photo chez lui. Je ne comprenais pas pourquoi il ne me comprenait pas jusqu'à ce qu'une femme, qui écoutait la conversation, me dise qu'il était sourd et muet. Il savait lire sur les lèvres, mais seulement sa langue maternelle Indienne, et pas l'espagnol. Avec l'aide de cette femme, je me suis débrouillé pour lui transmettre le message selon lequel j'avais laissé à sa femme une photo. Je suis retourne au Guatemala en 2004, pour apprendre que Rook-Rook etait mort quelques mois auparavant dans un accident survenu dans les docks.
Les Mursis
Les Mursis sont des survivants qui semblent issus d’une époque oubliée et dont l’isolation dans la vallée du sud de l’Omo, ainsi que les défis posés par la famine, la guerre, la migration et les maladies ont façonné l’identité. Leur foyer se situe à deux jours de voiture de la route goudronnée la plus proche. La ville importante la plus proche se trouve à deux jours de marche de leur village. Bien que les Mursis soient isolés du reste du monde, ils ont cependant des AK-47. Le fait de faire la guerre aux ethnies voisines et de capturer leurs cheptels est tout simplement vu comme un moyen de survie.
Quand une jeune fille Mursi atteint l’âge de 15 ou 16 ans, on incise sa lèvre inférieure et elle dépose une feuille sur la blessure afin de calmer la douleur. Puis ses dents de devant sont cassées. La lèvre sera progressivement étirée : plus le plateau qu’elle y insérera sera grand, plus son père recevra de bêtes en guise de dot lors de son mariage. Pourquoi défigurent-ils de la sorte ces belles femmes ? Les théories sont nombreuses.
Certains disent que c’est pour rendre leurs femmes moins attirantes aux yeux des tribus contre lesquelles ils sont en guerre. Quelle qu’en soit la raison, cela reste parfois moins défigurant que ce que font les Occidentales dans leur quête de beauté.
Les gens du coin nous avaient mis en garde contre l’agressivité des Mursis. Ils avaient tort. Traitez-les avec respect et des sourires éclairent rapidement les visages. Ils étaient curieux, envahissants, car ils ne connaissaient pas les us et coutumes de notre monde. Mais nous ne connaissions pas les leurs. Sans la langue, nous avons pourtant établi un lien, nous nous sommes fait des amis, et nous avons partagé, l'espace de quelques instants, le langage commun du rire.
Les champs de Teff
En Ethiopie, le “teff” est la céréale la plus courante, utilisée pour fabriquer les “injeras”. Le “teff” est une minuscule graine ronde de couleur kaki qui ressemble au millet. L’origine du mot teff vient de« Teffa », ce qui veut dire « perdu » en Amharic, et ce nom lui vient de sa petite taille. En effet, c’est la plus petite graine au monde, et durant la récolte, sa taille fait qu’on la perd souvent .
On utilise le « teff » pour diverses choses telles que le renforcement des toits de chaume et des briques de terre. On l’utilise parfois comme base pour une boisson alcoolisée, même si, en Ethiopie, la plupart d’entre elles sont élaborées essentiellement à partir de blé et de millet.
Bien que l’on trouve le « teff » dans presque toutes les zones cultivées d’Ethiopie, on le produit principalement sur les hautes-terres et dans le centre du pays.
Le « teff » s’est bien adapté au sol argileux, lourd et bien drainé des hautes-terres d’Ethiopie où la plupart des autres céréales poussent difficilement. L’altitude idéale pour cultiver le « Teff » est de 2000m, l'altitude des hautes-terres, justement.
Il existe une petite ville au beau milieu des Hautes-Terres d’Ethiopie. Elle est entourée d’une zone aride et rocailleuse. Et pourtant, ils disent ici, et je suis d’accord avec eux, que vous y trouverez la huitième merveille du monde. La ville est connue sous le nom de Lalibela, du nom de son chef légendaire, qui selon la tradition, aurait été emmené dans les cieux par un ange alors qu’il se trouvait à Jérusalem, et que Dieu lui aurait envoyé une vision où apparaissaient des églises à nulles autres pareilles et il lui aurait dit de les construire. On raconte que des anges venaient durant la nuit pour apporter leur aide à la construction.
Si l’on regarde depuis l’entrée en haut du mont, la première vue que l’on a de l’église est son toit immense en forme de croix. Quelques pas plus loin, on voit l’église de douze mètres de haut,émergeant droite et haute de sa cavité carrée .
Essayez, si vous le pouvez, d’imaginer une cathédrale, taillée dans un bloc de pierre massif…
Vous la verriez comment ? Donnez une forme à l’extérieur du bâtiment. Mettez-y des portes et des fenêtres. Puis taillez la pierre pour y façonner l’intérieur, pour y faire des pièces, un autel, des passages. En n’utilisant que de simples outils. Une incroyable prouesse, et pourtant, ici, à Lalibela, il en existe onze.
Calcutta
J'ai traversé le pont le plus bondé au monde pour arriver à la "cité de la joie". Le coeur de Calcutta. Avec une population égale à deux fois celle de l'Ecosse, c'est une concentration de pauvreté, de privation et de saleté sans égale, et cependant, c'est aussi une ville extraordinairement vivante et vibrante. Les charettes de livraison sont tirées essentiellement par des hommes, et sont tellement surchargées de bottes de foin, de sacs de farine, de riz, de canne à sucre, de jute, de thé, de charbon, et de toute sorte d'autres choses qu'elles sont presque impossibles à manoeuvrer. La pollution est si dense que j'en ai les yeux qui me piquent. Les rues sont pleines de gens dont les mutilations crient a l'horrible injustice...C'est la seule ville au monde où les rickshaws sont tirés par des hommes. J'ai été invité à partager une tasse de "chai" à un étal en pleine rue par deux "tireurs". Avec un maigre salaire d'à peine 15 pence par jour, ils sont parmi les travailleurs les plus pauvres au monde - et pourtant ils ont tenu à payer mon thé. Cela a été la plus grande leçon d'humilité de ma vie.J'ai découvert ici l'Inde que j'avais longtemps imaginée. J'ai découvert ici une chaleur humaine que je ne pensais pas possible. Les gens de ce pays ont la bonté de m'offrir une tasse de thé. Et moi? que puis-je faire, et même, que fais-je en réalité?
Addis Ababa
J'étais assis à la terrasse d'un café, une tasse devant moi. De l'autre côté de la route, il devait bien y avoir une centaine de personnes, adossées ou endormies au pied d'un mur qui bordait toute la route: des mendiants. Certains difformes, d'autres nus, d'autres encore malades (pour beaucoup, du Sida), certains avec un membre brisé ou amputé, d'autres qu'on aurait peur de toucher, mais pour tous, la vie s'écoulait ici même, chaque jour. Ils mendiaient tous, et la réaction première, une fois le choc passé, est peut-être de vous dire que dans un sens tout cela est de leur faute. C'est la solution facile, ça vous permet de marcher devant eux et de ne rien faire, de donner une pièce ici ou là à ceux qui réveillent votre conscience. Et cependant, quand ils réclament de l'argent, si vous leur donnez à la place un bout de pain, on vous l'arrachera des mains et il sera dévoré comme jamais je n'ai vu ça. La pauvreté, ce n'est pas le fait de "ne rien avoir", c'est, comme me l'a dit l'homme rencontré au café, le fait "d'être quelqu'un dont le potentiel dans cette vie ne se réalisera jamais". Aucun espoir, et je n'ai pas la moindre idée de ce que peut être une vie sans espoir, aucun d'entre nous ne le sait, mais l'avoir vue jour après jour, à travers ces mains qui se tendent non pas vers l'espoir mais vers la nourriture, cela m'a serré le coeur.
Ma plage
J'ai un endroit spécial en Ecosse, qui, jusqu'à récemment, n'était que peu connu. C'est l'endroit où je me suis réfugié après la mort de mon père. L'endroit où j'ai réfléchi au sens de la vie, si on peut le dire ainsi sans que ça ressenble trop à un cliché. C'est tout simplement une plage, sur la côte Nord Ouest de l'Ecosse. Pour moi, c'est la plus belle plage du pays. Son isolement fait sa force. Il faut parcourir 9 kilomètres de lande depuis la route la plus proche pour y accéder.
J'y suis allé deux fois, la première, comme je l'ai dit, après la mort de mon père, et la deuxième quand j'y ai emmené une française, Estelle, qui adorait l'Ecosse, afin de lui montrer "ma plage". C'etait deux jours avant mon départ pour Rio de Janeiro en 94. Notre visite était chargée en émotions, car c'est un endroit émouvant. Cameron MacNeish a décrit ainsi l'endroit: " Les falaises du Nord semblaient se fondre en diverses nuances de gris en direction de Cape Wrath et il y régnait un silence dont je n'avais jamais eu l'experience auparavant. Je m'assis sur l'étendue rocheuse et absorbait ce silence, la solitude pénétrant tout mon être, non pas une solitude déplaisante, mais plutôt une grande paix."
Voici donc mon endroit favori, et celui de quelques autres, mais peu nombreux. Chaque fois que j'y suis allé, il n'y avait pas d'autre visiteur, et c'est seul que l'on parcourait le kilomètre et demi que fait la plage.
Il y a une petite île, connue sous le nom de Am Balg, à environ un kilomètre et demi au large et, bizarrement, c'est là que j'ai effectué ma meilleure plongée en Ecosse. Je m'y suis rendu en bateau, accompagné de douze autres personnes de Kinlochbervie, et bien que nous puissions voir la plage depuis le bateau, nous n'y sommes pas allés. Ca n'aurait pas été pareil à treize.
Deux jours après m'être rendu sur cette plage, j'ai pris l'avion pour Rio et, en arrivant a l'aéroport, au Brésil, j'ai rencontré un type du Pays de Galles. Nous avons partagé un taxi jusqu'à la ville et sommes allés chercher un endroit où dormir. Pete était un banquier qui avait abandonné la course du "métro-boulot-dodo", tout comme moi. En défaisant mon sac, à l'autre bout du monde, la première chose que j'ai sortie a été une carte postale de la plage, qu'Estelle avait placée dans mon sac sans me le dire. Il y avait au dos de cette carte des mots qui me rappelèrent cette journée.
Le jour suivant, gris et lourd de nuages, mon premier jour en Amérique du Sud, je suis allé marcher le long de la célèbre plage de Copacabanna, soit-disant la plus belle au monde. Ce jour-là , il n'y avait pas de beautés à demi-nues, pas de soleil. Il y avait des bulldozers sur la plage, en train de nettoyer tous les détritus. Il n'y avait que peu de promeneurs, comme Pete et moi, qui faisions les touristes.Alors que nous discutions tout en marchant de la façon dont on allait organiser les quelques mois à venir, Pete me dit qu'il avait sa plage préférée au monde, mais que c'était un endroit si isolé que je n'en avais sûrement jamais entendu parler...